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Interview de Clara de Bort, directrice d’hôpital

Yolène Thorez - 17/11/2016

La question des conditions de travail dans les hôpitaux est récurrente. La GMF interview la directrice d’hôpital Clara de Bort sur l'avenir du service public hospitalier.

 

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Comment qualifieriez-vous les conditions de travail du personnel dans les hôpitaux aujourd’hui ?

Les conditions de travail y sont par nature très fragiles car l’hôpital réunit des contraintes très fortes, tant physiques que psychosociales. Et même si la haute technologie y est omniprésente, l’hôpital demeure avant tout une « industrie de main d’œuvre » : ce sont des hommes et des femmes (surtout des femmes) qui se relaient 24h/24 toute l’année pour que l’impossible y soit tenté.

En quoi l’hôpital est-il un service public si particulier à gérer sur le plan des conditions de travail ?

L’hôpital est le seul service public à être financé par son activité, c’est-à-dire sa « production » de soin, et à être en concurrence avec le secteur privé. Il porte haut des valeurs d’humanisme, mais il doit en permanence se remettre en question et s'ajuster, au plan des pratiques mais aussi au plan financier. S’il procure des soins qui coûtent plus cher que ce que lui verse la sécurité sociale, il perd de l’argent : il va payer en retard ses fournisseurs, repousser des travaux de rénovation, les banques ne voudront plus lui prêter… Ce n'est pas une situation tenable. L’hôpital doit sans cesse se projeter dans le futur et modifier ses fonctionnements internes, pour rester à la fois dynamique et à l’équilibre.

Diriez-vous que les conditions de travail empirent ?

Dans certains services c’est très probable, mais je ne dirais pas qu’il s’agit d’une généralité, ni surtout d’une fatalité. Il y a encore des gens heureux et fiers de travailler à l’hôpital public ! Pour autant la qualité du travail et des soins demande une attention sans relâche. Parfois, les impératifs de performance (la qualité au meilleur coût) peuvent faire oublier le sens, ou générer des dissonances très fortes entre le but, l’ambition, le projet, et le vécu au quotidien. On va chercher à faire du volume, à augmenter la polyvalence, la vitesse, et on va perdre complètement pied.

Alors, on fait quoi ?

Il y a un travail institutionnel à mener, et la plupart des hôpitaux s'y sont résolument lancé. L'enjeu des conditions de travail, c'est la durabilité : il n'y a aucun intérêt à ce qu'un agent absorbe un niveau de contraintes tel qu'il ne pourra plus "tenir" dans 10 ou 20 ans. Il faudrait diminuer ces contraintes pour tous et "répartir" au mieux au sein des équipes les contraintes résiduelles (travail de nuit par exemple) en évitant de faire peser celles-ci sur une seule catégorie (les jeunes...) et en épargnant les professionnels surchargés par ailleurs (familles monoparentales).

Et au niveau de chaque service, que peut-on faire ?

Il faut se poser régulièrement de façon très sérieuse des questions de base, que l'on a tendance à laisser de côté, ne pas se laisser gagner par une tendance à l'abattage et avoir toujours une réflexion et un projet collectifs.

Dans quelle direction va notre service ? Qu’avons-nous décidé d’améliorer dans nos pratiques et progressons-nous effectivement ? Ce que nous faisons correspond-il au projet de notre unité ? Si non est-ce le projet qu’il faut revoir ? Sommes-nous fiers de ce que nous faisons ? La formation que nous avons suivie nous a-t-elle préparés à ce que nous rencontrons ? Comment pourrions-nous nous former en complément ? Ces tâches que nous faisons systématiquement, pourquoi les faisons-nous ? Qui peut-on appeler si on ressent un conflit de valeurs, si les décisions ne semblent pas aller dans le sens du bien ? Ce que nous croyons impossible l’est-il vraiment ? Ce que nous croyons obligatoire l’est-il vraiment ? Depuis quand ces contraintes se sont-elles installées et pourquoi ? Sont-elles véritablement fondées ? Réfléchir à ce que l'on fait, questionner les fonctionnements, c'est se donner de nouveau de l'air et retrouver une capacité d'agir. C'est absolument central pour chacun d'entre nous.